LES KÔAN

Les kôan

S’interroger et chercher quelque information sur les kôan est une tache bien difficile pour le curieux soucieux d’enrichir sa connaissance sur le bouddhisme. Malgré leur importance pour l’école zen rinzai, aucune étude ne semble leur avoir été consacrée en français. S’ils sont évoqués par ailleurs, c’est le plus souvent pour illustrer ce qu’est le zen ou aboutir à la conclusion, invariable, que le zen n’est pas affaire de discours mais de pratique et qu’en définitive, en parler est vain !

Le recours aux kôan, est particulièrement mis en avant par le zen de tradition rinzai qui les considère (contrairement à la tradition sôtô) comme un moyen de libérer certaines habitudes de penser et ainsi de provoquer l’éveil. Faire usage des kôan comme « moyens d’éveil » a toutefois de quoi surprendre. D’une part, parce que les écoles zen ont en commun de se défier des mots et de l’écriture qui impliquent une médiation et donc un certain degré de séparation entre les hommes et le monde. D’autre part, parce qu’il peut paraître singulier qu’une école religieuse souhaitant conduire ses fidèles vers le salut, use pour son enseignement de phrases défiant le sens commun ! Comment ne pas être déconcerté face à l’interrogation du moine Hakuin : « Quel est le son d’une seule main qui applaudit ? ».

Hakuin Ekaku (1686 – 1763) milita pour que la pratique du zazen et des kôan deviennent les piliers de l’enseignement rinzai. Aussi, limiter les kôan à de courtes phrases, anecdotes énigmatiques ou absurdes serait, bien sûr, passer à côté de l’essentiel, voire faire un contresens.

Ce qui pose problème, ce ne sont pas tant les kôan eux-mêmes, que l’oreille qui les entend ! Pour ceux qui fondent le savoir sur le logos et spontanément, analysent et cherchent à tirer le sens d’un énoncé, il est sans doute difficile d’imaginer un savoir non discursif, une pensée profonde qui ne soit ni logique, ni rationnelle.

Quel serait donc ce savoir véhiculé et transmis par les kôan ?

L’esprit est toujours préoccupé, toujours il vagabonde dans un passé ou un avenir plus ou moins proches. Rarement, il est là, ancré dans le présent. Les kôan sont cet outil qui permet au maître de guider l’élève vers l’intuition première de l’union entre le sujet et l’objet avant même qu’elle ne soit « découpée » par le langage. C’est par le langage que le disciple parvient à se situer, peut-être pas au-delà, mais en-deçà du langage, donc hors du temps, dans le lieu concret de l’expérience intuitive de soi en union avec le monde, dans l’instant, l’ici et le maintenant.

Chaque novice qui entre dans un temple rinzai reçoit de son maître un kôan à méditer. Le kôan reçu par un novice n’a pas de valeur en lui-même. Même s’il peut faire l’objet de méditation et d’étude, il ne porte aucun message qui d’emblée nécessiterait une compréhension intellectuelle. Ce qui est important, c’est qu’il permette d’abord de créer une relation particulière entre un maître et son disciple. Cette relation pourrait se tisser sans doute sans mot. Elle utilise toutefois le langage poussé à la limite de la compréhension, comme au-delà de la connaissance.

Qu’on ne s’y trompe pourtant pas ! Le zen est une religion lettrée et le kôan n’est pas à prendre à la légère ! Il peut aussi être l’objet d’étude et d’exégèse. Savoir quelle est son origine et quels sont les différents commentaires qui en ont été faits est aussi un moyen pour avancer dans la voie et parvenir au satori.

Derrière l’apparente légèreté des kôan, c’est en réalité une pensée très profonde qui se dessine. Pour conclure en osant paraphraser Nietzsche, on pourrait peut-être leur attribuer le beau compliment qu’il faisait aux Grecs : les kôan sont superficiels par profondeur.